Et il n’y a même pas de paradis
09/01/2015 17:24
Mes livres d’Histoire m’accompagnent depuis tant d’années. Ils parlent invariablement des passions humaines qui se croisent, s’allient, s’aiment, se déchirent et se subliment. Instincts et émotions se muent souvent en croyances qui prennent apparence de rationalité. Elles nous donnent le sentiment que nous avons compris l’essentiel, que des réponses à nos angoisses fondamentales sont enfin apportées. Elles nous donnent l’énergie de vivre et nous font croire que le Sens est trouvé. Cette énergie nous est presque invariablement extérieure. Le Sens ne peut-être que quelque part ailleurs de nous-mêmes. Notre finalité ne peut être qu’en dehors de notre temps. Avènement, jugement dernier, paradis, Eden, vie réincarnée. Notre Etre tend vers cet ailleurs inaccessible au départ du quotidien, envisageable uniquement par des actes incantatoires et, de préférence, hors du commun. Cet ailleurs qui nous renvoie inlassablement à nos limites, à notre condition misérable ou peu enviable, à la banalité de notre existence routinière, aux complexes cultivés savamment depuis l’enfance et renforcés par tant de personnes qui se sont parfois acharnées à ternir notre image. Cet ailleurs fantasmé qui nous glorifie lorsque nous avons l’impression de nous en approcher.
Les questions d’ici et maintenant font sans doute trop mal. Elles sont probablement trop difficiles pour nous y accrocher, pour nous donner cette énergie vitale qui nous ferait tout simplement nous accepter tels que nous sommes. Les questions font peur. Elles semblent insupportables parce qu’elles nous donnent à première vue l’impression d’être tout petits face à la vie et sa finalité. Alors nous cherchons des réponses, nous en choisissons l’une ou l’autre. Pas trop compliquées, explicatives de presque tout. Nous nous y accrochons et leur donnons l’étiquette de la vérité. Pardon, de la Vérité. Tous ceux qui veulent nous persuader que la Vérité n’en est en fait qu’une parmi d’autres deviennent menaçants, dangereux à nous-mêmes. Nous préférons la compagnie de ceux qui ont compris comme nous la Vérité. Les autres sont des ennemis qui nous rappellent notre petitesse. Nous les haïssons. Leur vérité n’est qu’un tissu de mensonges pour nous abaisser, nous rendre à nouveau vulnérables, faibles, minables. C’est insupportable, il faut éliminer la menace, se prémunir de tous ces briseurs de réponses.
Je tue le questionneur et, pourtant la question reste. Elle me colle à la peau autant qu’à l’âme. Ce doute n’en finira-t-il pas ? Je tue encore au nom de ma réponse ; il ne me reste plus que cela pour justifier mes actes odieux, pour en finir avec la question. J’irai jusqu’au bout parce que je n’ai plus que cette réponse extérieure à moi-même pour donner du sens à ma vie. J’ai tué mes questions à force de tuer les autres. Je suis perdu à vie. Il ne me reste plus qu’à mourir sans être moi-même et espérer qu’il y a une autre vie parce que celle-ci est définitivement perdue.
On m’a enlevé mes questions par des réponses. On m’a volé mon identité. On m’a ôté la vie en prétendant y donner du sens. Salauds ! Je suis mort et il n’y a même pas de paradis.